Au moment où les festivals accueillis par la ville de Montréal battent leur plein dans la métropole canadienne, les mégalopoles indiennes, entre deux pluies de la mousson, connaissent elles aussi une frénésie un peu différente : celle des affaires et de l’ouverture sur le monde, sujets d’actualité dans toutes les réunions de gens d’affaires canadiens en indiens auxquelles j’ai assistées depuis deux mois à New Delhi, à Mumbai comme à Bangalore.

Durement marquée par des politiques postcoloniales de protectionnisme dont les relents bureaucratiques se font encore sentir de nos jours, l’Inde se découvre enfin un nouveau visage, plus jeune et davantage tourné vers les investissements directs étrangers (IDE, plus connus sous l’acronyme anglais FDI) comme source de croissance future du PIB. Alors qu’une nouvelle ère s’ouvre avec l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi, comment le Canada va-t-il se positionner face à ce géant? Vu de Bangalore, la réponse semble ambigüe, au risque de manquer le bateau face aux Américains ou au Français particulièrement actifs en Inde.

À ce sujet, il y a quelques années déjà, c’est avec une touche d’humour que le président de la Fondation Asie Pacifique du Canada, Yuen Pau Woo, écrivait dans un communiqué publié en novembre 2009 que le Canada découvrait à nouveau l’Inde –
« Canada Discovers India, Again » . Suite à plusieurs années de relations diplomatiques difficiles entre les deux pays, le Canada semble plus que jamais intéressé à renouer avec l’Inde, terre d’origine de plus d’un million de Canadiens , et a même fixé à 15 milliards de dollars la valeur en échange que devraient atteindre les deux pays d’ici 2015. Si cette promesse a permis d’animer les discussions bilatérales lors des visites officielles de différents dignitaires canadiens – notamment la visite d’État en Inde du Premier ministre canadien, Steven Harper (2009), puis du gouverneur général du Canada, David Johnston (2014) – les chiffres actuels ne sont pas de bon augure. Selon les données de la Fondation Asie Pacifiques du Canada, ces derniers atteindraient à peine les 5,7 milliards de dollars , et ce à 12 mois de l’échéance de l’objectif fixé il y a maintenant cinq ans par S. Harper


Aussi est-il intéressant de mentionner que les investissements directs canadiens en Inde (PDF – 0,1 Meg) ne font pas meilleure figure avec un bien maigre 613 millions de dollars enregistrés en 2013 en comparaison aux 10 milliards d’Euros investis par des entreprises françaises durant la période 2008-12 . Dans un rapport étudiant la place occupée par les entreprises canadiennes sur le marché indien, le Conseil international du Canada explique de si piètres résultats par le manque de suivi qui caractérise les visites officielles canadiennes.

L’auteur rapporte notamment les propos de Ron Denom, ancien président de SNC-Lavalin International, qui constate que le succès en affaires au niveau international est de beaucoup encore le reflet de la compétition entre les pays.

Cependant, et bien heureusement, rien n’indique qu’une vision défaitiste de la situation se soit emparée des investisseurs canadiens, et avec raison, car l’horizon est plus que prometteur. Avec une classe moyenne estimée déjà aujourd’hui à plus de 200 millions d’individus et des prédictions indiquant que l’Inde dépassera la Chine en nombre d’habitants d’ici 10 ans avec une jeune main d’œuvre atteignant près de 70% de la population , l’Inde demeure un des pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) qui offre les meilleures perspectives de croissance dans les prochaines années. J’assistais récemment à Bangalore à une conférence organisée par le European Business Group sur l’analyse du budget 2014-2015 dans la perspective des entreprises étrangères qui sont actives en Inde. L’orateur, Padamchand Khincha, un fiscaliste renommé, estimait lui aussi que l’Inde – qui vient de dépasser le Japon pour se positionner comme la troisième économie mondiale en terme de pouvoir d’achat derrière les É-U et la Chine – se trouvait face à un avenir « assez prometteur », pour utiliser ses mots, en regard du faible 4,5% de croissance de l’année dernière.
« C’était la première fois en 30 ans que nous descendions en dessous des 5 % de croissance » constatait-il avec dépit. Un gestionnaire d’une grande banque européenne présent estimait dans la foulée que la croissance indienne devrait atteindre les 5,5 % en 2014 et sans doute se chiffrer à 6,5 % en 2015; une estimation qui semble réaliste sachant que le rythme de croissance des services en Inde, de l’ordre de 9 %, est le second plus performant au monde et que ce secteur compte pour 59 % du PIB. Dans ce contexte, même si l’agriculture, qui occupe encore 52 % de la population active, présente des résultats moyens, son poids limité de 14 % dans le PIB n’affecte que partiellement la croissance du pays. Cependant, compte tenu de son importance directe en matière de survie pour plus de la moitié de la population, le jeune gouvernement de Modi a entrepris des mesures pour soutenir et moderniser ce secteur-clé de son économie.

Ceci dit, et c’était le sentiment partagé par la majorité des participants d’une table ronde organisée récemment au Consulat canadien – flambant neuf – de Bangalore par la Indo-Canadian Business Chamber, les premières initiatives du nouveau pouvoir en vue de créer un climat d’investissement, fiscal et réglementaire beaucoup plus favorable aux entreprises étrangères renforcent le sentiment d’optimisme, réel mais prudent, de la communauté d’affaires canadienne. Certes, l’effet positif sur les consommateurs indiens ne se ressentira que d’ici 12 à 24 mois, mais les fondations seront solides et l’Inde sera alors loin de l’endémique 1,2 % de croissance attendu en Europe au cours des deux prochaines années. Entre-temps, Narendra Modi devra prendre des mesures drastiques et difficiles, comme l’augmentation récente de 100 % des tarifs de transport par train qui a engendré des émeutes à travers le pays, mais indispensables pour contrôler et réduire les dépenses de ce gigantesque et tentaculaire pays composé de 29 États quasi indépendants aux politiques économiques et aux perspectives de croissance multiples.


Dans ce contexte changeant, l’attentisme qui semble trop souvent illustrer la position canadienne est la pire approche qui soit. En effet, tout prend du temps en Inde et on ne peut pas débarquer ici en espérant y faire des affaires du jour au lendemain. Il faut avoir la patience de développer un solide réseau de contacts et de partenaires, comprendre les subtilités de la culture autant que les arcanes de l’administration indienne, et ensuite être prêt à investir suffisamment pour pouvoir espérer tirer profit de ce colossal marché. Bref, le géant indien s’est mis en mouvement et il faut que les entreprises canadiennes agissent maintenant pour être au rendez-vous d’ici deux ans quand on découvrira l’ampleur de son potentiel.

Renato Cudicio | CEO – Arsha Consulting
Recherche Nathan Cudicio

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