Créer une centaine de Villes Intelligentes (Smart Cities) en cinq ans, voilà l’incroyable défi que se lance le charismatique Premier Ministre indien Narendra Modi.

Avec une population urbaine qui devrait augmenter de 400 millions en 2011 à plus de 600 millions d'ici 2030, le nouveau gouvernement indien a engagé en juillet 2014 un programme titanesque qui a pour ambition de construire 100 Smart Cities à horizon 2019. Rien de nouveau en soi, si l’on considère que l’Inde avait déjà lancé, en 2005, un très coûteux programme de développement urbain, le JNNURM (Jawaharlal Nehru National Urban Renewal Mission), qui consistait à accélérer les réformes et la planification du développement dans 64 villes retenues pour ce programme. Le nouveau programme annoncé par Narendra Modi pourrait donc être considéré comme la continuité du chantier lancé par le gouvernement UPA précédent.

Mais nous partons de très loin comme le démontre l’étude India’s urban awakening: building inclusive cities, sustaining economic growth publiée par McKinsey en 2010, avec des chiffres parfois déroutants, tels que le fait que l’Inde doive construire une ville d’une taille équivalente à Chicago chaque année, et ce jusqu’en 2030, pour soutenir sa croissance urbaine.

Cependant, la nouveauté vient de l’approche mise en avant par Modi lorsqu’il explique qu’il veut que les villes soient durables, intégrées et intelligentes. Au-delà de l’effet d’annonce, l’intérêt de cette approche réside dans le fait que l’Inde a la volonté de faire appel aux capitaux et aux savoir-faire étrangers, y compris ceux de la France, pour combler son retard dans de nombreuses filières (infrastructures, énergies, services de la ville) et réussir son pari.


Durable
Il est question ici de penser la ville dans le respect de l’environnement alors que dans un rapport intitulé Diagnostic Assessment of Select Environmental Challenges in India, la Banque Mondiale évalue le coût annuel de la détérioration écologique de l’Inde à 80 milliards de dollars (ou 5,7 % de son PIB). Ce rapport nous démontre que la « croissance verte » des villes indiennes pourrait devenir une réalité à un prix « abordable » en mettant en place des « stratégies de réduction de la dégradation environnementale ». Cette réalité est d’autant plus envisageable que certaines villes seront construites en partant de (presque) rien.

Intégrée
Les Indiens emploient le terme anglais « inclusive » pour expliquer qu’ils veulent désormais intégrer toutes les composantes de la ville lors de l’élaboration du plan d’urbanisme. Sous le programme JNNURM, une grande majorité des plans d’urbanisme était encore menée de façon très traditionnelle, ce qui compromettait la richesse de l'interaction entre les acteurs de la ville et créait des développements souvent chaotiques. Le rapport de l’Institut de l’Entreprise Smart Cities. Efficace, innovante, participative : comment rendre la ville plus intelligente ? montre bien dans quelle mesure "les processus de développement doivent désormais inclurent la grande variété des acteurs qui composent la ville et leurs activités, dans l’objectif de maintenir leur richesse et leur puissance créatrice tout en évitant la marginalisation" (la problématique des bidonvilles en Inde). Les premières initiatives cherchant à mettre en œuvre ce paradigme sont apparues en Inde, par exemple, dans le cadre de la Revision of Bangalore Metropolitan Region Structure Plan 2031 ou plus récemment pour la Revision of the Development Plan for Greater Mumbai for the 2014-2034. D’autres projets tels que The Bombay Greenway Project vont encore plus loin dans la démarche en impliquant très fortement les populations des quartiers dans la phase conceptuelle du projet.

Intelligente
Si l’on repart du concept de « Smart Grids » (réseaux intelligents) tel que le décrit l’économiste américain Jeremy Rifkin dans son livre The Third Industrial Revolution, une « Smart City » (ville intelligente) ne serait ni plus ni moins que le prolongement et l’extension de ce concept à l’ensemble d’une ville. Certes l’Inde a un véritable savoir-faire en matière de numérique mais elle connait un retard considérable lorsqu’il est question de fourniture et de gestion d’énergie (eau, électricité, gaz, énergies renouvelables, etc.) pour ses villes, sans parler du niveau des infrastructures qui reste très faible et un véritable frein au développement. Or pour qu’une ville se veuille « smart » elle se doit de recourir à un réseau toujours plus puissant d’infrastructures et de services numériques de sorte que l’optimisation de la gestion des données améliore la gestion des services urbains.

L’enjeu est bien pour l’Inde et son Premier Ministre de parvenir à confronter toutes les composantes, tous les acteurs qui façonnent et qui façonneront la ville de demain à ce paradigme et les rendre intelligents pour que la ville devienne durable et respectueuse de son environnement. Car comme le dit l’Institut de l’Entreprise : « l’intelligence de la ville est, d’abord, l’intelligence des gens » qui la pensent, qui la construisent, qui la gèrent, brefs l’intelligence des gens qui la vivent.

La ville de Lavasa, construite de toute pièce entre Mumbai et Pune, permet de penser que l’Inde est en mesure de relever un tel défi mais le pays reconnait également qu’il ne pourra le faire sans des investissements étrangers et le savoir-faire des pays historiquement très en pointe en matière de développement urbain. La France a là une belle carte à jouer. Les acteurs institutionnels et privés français l’ont bien compris et tentent déjà de se positionner sur les nombreux marchés qui s’ouvrent, alors que de nombreux pays tels que la Chine, le Japon et Singapour frappent également à la porte des Ministères indiens pour proposer leur approche.

Ville de Lavasa


En 2030, l’Inde devrait compter plus de 68 villes de plus d’un million d’habitants. Se donnera-t-elle les moyens de rendre ces villes intelligentes ? Si elle le fait, les PME françaises et leurs expertises ont une belle opportunité à saisir, en s’engageant dans les nombreux projets qui verront le jour à court ou moyen terme.

Loic Lecomte | Consultant Senior - Arsha Consulting

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