Symbolisé par un lion, en référence à l’ancien empire d’Ashoka, le programme ‘Make in India’ vise à remettre l’industrie au centre du développement économique du pays. Deux ans après une campagne internationale très médiatique visant à attirer les investissements étrangers, quels sont les résultats ? A quoi peuvent s’attendre les entreprises étrangères ?

 25 septembre 2014, le nouveau Premier ministre indien, Narendra Modi lance la campagne ‘Make in India’, un programme et des mesures économiques ambitieuses pour son pays qui fait face en 2013-2014 à une chute significative du taux de croissance à 5%.

Autre constat : le pays souffre d’un déséquilibre croissant entre d'une part le secteur tertiaire, qui représente 67% du PNB notamment à cause du poids des services informatiques et de la sous-traitance (BPO), et d'autre part le secteur secondaire, qui se situe à peine à 15% (tant en termes de proportion du PNB que de pourcentage de la population active). De plus, chaque année, 13 millions de jeunes Indiens, souvent peu qualifiés, arrivent sur le marché du travail qui peine de plus en plus à les absorber.

L’idée du Gouvernement Modi est donc de relancer l’économie en misant sur la diversification, l’innovation et une nouvelle industrialisation du pays ; une mesure jugée d’autant plus pertinente au vu du potentiel humain qui pourrait être formé : Venez, fabriquez en Inde, venez, construisez en Inde. Vendez dans n'importe quel pays du monde, mais fabriquez ici. Nous avons la compétence, le talent, la discipline et la détermination pour faire quelque chose. Nous voulons donner au monde une bonne occasion de venir chez nous, venez, fabriquez en Inde...", lançait Modi, dès le 15 août 2014, dans son discours prononcé le jour de l’Indépendance.

Objectif ? Porter à 25% du PIB la part du secteur manufacturier et créer 100 millions d’emploi d’ici 2022. Pour qu’elle soit probante, la stratégie ‘Make India’ demande néanmoins d’énormes investissements. Ce n’est donc pas un hasard si à peine la campagne lancée, Modi s’envolait pour les Etats-Unis, première étape spectaculaire d’une longue série de déplacements dans les pays industrialisés (Japon, Australie, Chine, Russie, Europe) pour promouvoir sa stratégie économique de production et attirer les capitaux et les entreprises étrangères autour de ces deux mesures phares : investissement direct étranger (IDE) et transfert de technologies.

Le Gouvernement l’a bien compris, s’il veut que sa stratégie de séduction marche, des efforts importants doivent être mis en œuvre rapidement.

 Des mesures attractives pour les entreprises étrangères


Les entrepreneurs le savent, il n’est pas toujours aisé de s’installer en Inde … protectionnisme, lenteurs et lourdeurs administratives, complexité fiscale, corruption, manque d’infrastructures, culture professionnelle différente … ‘Make in India’ a l’ambition affichée de révolutionner les affaires par des mesures très concrètes qui mobilisent le pays à tous les niveaux : de l’État central aux différents États en passant par les Chambres de Commerce et d’Industrie indiennes et les Missions des Indiens de l’étranger.

Présentés dans le portail makeinindia, une vingtaine de secteurs porteurs ont été identifiés (automobile, aéronautique, énergies renouvelables, chimie, textile, ferroviaire ou encore TIC) dont des secteurs nouvellement ouverts aux investissements directs étrangers (construction ferroviaire grande vitesse ou encore la défense, ouverts à 49%). En arrière-plan, l’agence spécialisée Invest India a pour vocation à faciliter l’installation des investisseurs et des entreprises : permis de construction, licence d’exploitation, taxation, obtention de visas, connexions électriques, permis d’exportation … un panel de démarches censées devenir plus compréhensibles, plus harmonisées et surtout plus rapides. En gage de bonne volonté, le site assure que toutes les questions en ligne obtiennent une réponse en moins de 72 heures.

Des incitations plus administratives que fiscales donc, même si dans certains  secteurs, des exonérations d’impôts sur plusieurs années sont aussi prévues.

La récente réforme de la TVA est une vraie victoire politique et un signe fort pour le programme ‘Make in India’. Elle va permettre en effet d’uniformiser le système fiscal indien en remplaçant une myriade d’impôts par une taxe unique. En faisant tomber les barrières entre les États du pays, cette nouvelle taxe sur les biens et les services (GST)  donne véritablement naissance à un marché unique en Inde.

Dans le même temps, le Gouvernement souhaite s’attaquer aux autres faiblesses du pays à commencer par ses infrastructures insuffisantes qui peuvent décourager les plus motivés. Transports ferroviaires, routiers, équipements portuaires, aéroports aussi bien que la production d'électricité, tout est à améliorer… Selon le gouvernement lui-même, le montant total des investissements nécessaires à cette modernisation est estimé à 465 milliards de dollars sur les cinq prochaines années ! Alors des projets titanesques sont annoncés dont l’incroyable chantier des 100 Smart Cities, 100 ‘villes vertes et intelligentes’ à l’horizon 2023 auprès desquelles pourraient s’ajouter des centres industriels bénéficiant des mêmes commodités. Dans le domaine de l’énergie, le gouvernement indien s’est aussi fait remarquer en devenant le chef de file de l’Alliance Solaire Internationale, créée au moment de la COP 21 à Paris, fin 2015. Il s’est donné pour ambitieuse mission de produire 175 GW d’énergies renouvelables d’ici 2022 et 40% de son électricité à partir des énergies nouvelles d’ici 2030 …

Dans les transports, un plan de relance, le regional connectivity scheme (RCS) promet de redonner vie et de construire 50 nouveaux aéroports d’ici 2019 tandis que des corridors routiers et ferroviaires dédiés au fret sont envisagés et que, grâce à la technologie japonaise, le premier train à grande vitesse du pays devrait voir le jour entre Mumbai et Ahmedabad d’ici 2023.

Enfin, l’Inde a bien compris que son programme ‘Make in India’ ne pourrait séduire qu’à condition de disposer d’une main d’œuvre bon marché et directement employable. Or la situation actuelle est loin d’encourager les entreprises : seuls 2.3% des ouvriers indiens seraient suffisamment qualifiés et directement employables. Un vrai défi pour le Gouvernement qui, en mars 2015, a donc lancé le programme ‘Skill India’ visant à organiser d’urgence des formations initiales et continues adaptées, à la demande, pour près de 500 millions de jeunes d’ici à 2020. Ces 7 indiens sur 10 de moins de 30 ans pourraient constituer soit, un atout formidable (notamment face à la Chine, le grand ‘atelier du monde’ dont la démographie diminue) soit, une bombe à retardement si une partie de cette jeunesse ne trouvait pas de travail dans les années à venir.

Le récent budget 2016-2017 marque une accentuation de la stratégie de production du pays avec un renforcement des mesures du Make in India et des investissements lourds dans les infrastructures. Les réponses de l’étranger semblent encourageantes alors que les réformes nécessaires avancent lentement.

 Des réponses encourageantes dans un contexte parfois difficile 


Deux ans après le lancement du programme ‘Make in India’, le premiers résultats semblent encourageants. Les investissements directs étrangers (IDE) ont augmenté de 46% passant de 42.31 milliards de dollars en 2014 à 61.58 milliards de dollars en 2016. L’Inde est même devenue la destination numéro un des IDE dans le monde au premier semestre 2015.

Ces efforts pour faciliter la vie des investisseurs étrangers, lui ont permis de remonter en un an (de 2014 à 2015) de la 142e à la 130e place au classement Ease of doing business réalisé chaque année par la Banque mondiale auprès de 189 pays.

Les exemples d’entreprises étrangères s’installant dans le sous-continent s’accumulent dans tous les secteurs. Les entreprises américaines auraient déjà investi 28 milliards de dollars en 2 ans et prévoient de doubler la mise. Même des entreprises chinoises comme Lenovo ou Xiaomi installent des usines en Inde.

La France est aussi très présente notamment dans les secteurs de l’énergie, des transports et de la défense. Alstom, bien implanté dans de nombreuses villes indiennes pour la fourniture de lignes de métro a ainsi signé un contrat de trois milliards d’euros pour la livraison de 800 locomotives Prima. Le projet inclut l’implantation d’une usine à Madhepura (État du Bihar) et de deux dépôts de maintenance à Saharanpur (État de l’Uttar Pradesh) et Nagpur (État du Maharashtra). La livraison des locomotives s’étalera entre 2018 et 2028.

La coopération franco-indienne dans le secteur de la défense illustre aussi bien le ‘Make in India’. En 2015, la France a livré aux autorités indiennes deux premiers Mirage 2000 totalement rééquipés. La modernisation des 49 suivants sera réalisée en Inde. Pour ce contrat, Thales a noué ou renforcé des partenariats avec des PME locales comme Axis, AvioHelitronics, Rangson Electronics, Centum ou Samtel et surtout HAL, l’industriel aéronautique incontournable du pays. "Ce contrat est une belle preuve de la bonne mécanique contractuelle qui existe entre l’Inde et la France, qui met en avant les savoir-faire français et le savoir-faire indien qui est capable de recevoir la technologie et de l’intégrer chez eux", précise Eric Trappier, le patron de Dassault Aviation.

On pourrait encore citer la commande des six sous-marins Scorpene, fabriqués par le chantier naval de Mazagon Dock de Mumbai avec l'aide du groupe français DCNS et pas moins de 37 partenaires locaux.

Pourtant, tout n’avance pas aussi vite et facilement que prévu. Le gouvernement Modi fait face à de nombreuses critiques sur ses choix stratégiques entrainant lenteurs et blocages. Pour certains, le passage vers une économie plus industrielle risque d’être contrarié par le caractère extrêmement capitalistique des investisseurs étrangers : il faudra en attirer encore beaucoup plus pour créer les emplois dont l’Inde à besoin. D’autres pointent les laissés-pour-compte du ‘Make in India’, notamment dans l’Inde rurale ou auprès des petites entreprises informelles pourtant majoritaires dans le pays. Aussi, des réformes attendues concernant le droit du travail ou l’acquisition de terres pour faciliter la construction d’usines ont été annulées ou bloquées à la chambre haute du Parlement, où l’opposition, le Parti du Congrès, détient la majorité.

Pour certains investisseurs étrangers, les réformes engagées autour des infrastructures et des apprentissages apparaissent encore trop lentes et trop timides. En ce sens, la livraison de 36 Rafales ‘clés en main’ au lieu des 126 appareils dont 118 auraient été construits en Inde sonne un peu comme un échec de la politique du ‘Make in India’ …

Mais qui sait, les choses évoluent et il se pourrait bien que finalement 90 autres avions de combat soient réalisés en Inde

Grâce au ‘Make in India’, l’Inde s’emploie à franchir une étape nouvelle en mettant l’accent sur le secteur manufacturier largement ouvert aux investissements étrangers. Il s’agit d’un défi sociétal et structurel de poids qui, après deux ans de lancement, semble plutôt bien reçu sur la scène internationale en affichant des résultats encourageants grâce aux efforts déjà entrepris. ‘Make in India’ devra néanmoins se construire sur le long terme et de façon constante, pour réellement porter ses fruits et convaincre.

Amélie Weigel | Journaliste - Arsha Consulting

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