Le 23 septembre dernier, les deux signatures des ministres français et indiens, Manohar Parrikar et Jean-Yves Le Drian mettent un point final à une saga qui aura duré presque 10 ans. Après de multiples rebondissements, ce contrat confirme l’achat ‘clé en main’ par l’Inde de 36 avions de chasse Rafale, construits par Dassault Aviation. Une victoire apparemment en demi-teinte pour les deux pays puisque les négociations initiales tablaient sur la vente de 126 avions dont 118 qui auraient été construits en Inde. Certes, le compte n’y est pas mais intéressons-nous aux acquis et aux avantages escomptés par les deux pays grâce à cette signature. Les répercussions de cet accord sont peut-être plus importantes qu’il n’y paraît.

Influence et expertise française


On imagine la joie des équipes françaises impliquées dans la transaction ! Après tout, le deal n’aurait très bien pu ne jamais avoir lieu. Rappelez-vous, début 2012, le Rafale sort vainqueur d'un appel d'offre lancé en 2007. Pourtant, les négociations traînent en longueur et, entre temps, le gouvernement indien change. Le nouveau Premier ministre Narendra Modi promet une issue rapide des négociations mais, coup de théâtre, en avril 2014, Manohar Parrikar déclare à la télévision indienne que "le processus est bloqué, il a percuté un mur et n'a donné aucun résultat". Visites présidentielles et nouvelles négociations aidant, l’accord a finalement lieu pour l’achat de 36 avions de combat pour un montant de 7.8 milliards d’euros. Il s’agit tout de même du plus cher contrat jamais décroché par l’aéronautique militaire française.

Et, c’est aussi une belle victoire en terme d’image et d’influence : après les premières ventes de l’histoire du Rafale en 2015 en Egypte et au Qatar, voilà que le fleuron de l’aéronautique français conquiert l’Asie … Ces résultats confirment non seulement la place de la France dans le top 3 des plus gros exportateurs d’armes au monde mais ils renforcent aussi, de fait, son influence et sa crédibilité dans des zones aussi stratégiques que le Moyen-Orient et l’Asie.

Les retombées économiques pour l’hexagone sont importantes. La vente des Rafales devrait directement créer au moins 7.000 emplois chez l'avionneur Dassault et ses sous-traitants. Au total, 500 PME françaises vont profiter de cette commande juteuse. Et ce, sur plusieurs années, la première livraison étant prévue pour 2019 et les prochaines devant s’échelonner sur 30 mois. Ainsi, le moteur sera fabriqué par une entreprise de la région parisienne, les commandes de vol dans les Alpes, et l'assemblage se fera dans l'usine Dassault de Mérignac, près de Bordeaux.

Autre bonne nouvelle, les contrats export permettent en général de financer de nouveaux développements technologiques, un plus pour la compétitivité de l’industrie de défense française.

On le sait désormais, les négociations ont principalement butté sur la question du transfert de compétences et sur les responsabilités que Dassault devait garantir sur des avions fabriqués en Inde. Or, estimant qu’à l’heure actuelle, l’Inde ne possédait pas les infrastructures nécessaires à la construction et à l’assemblage d’un avion aussi complexe, la France n’a pas cédé refusant ainsi de compromettre les délais de livraison, les performances techniques ou plus globalement la réputation de l’élite de ses avions de chasse qui pourraient bien intéresser d’autres pays comme la Malaisie, par exemple.

Enfin, le contrat stipule un montant de 50% en offsets pour les parties indiennes, avec 20% du montant en composants de Rafale fabriqués en Inde et 30% en investissements de recherche spécifiquement ciblés sur le secteur de la défense. Si certains voient dans ce volet ‘offsets’ une contrainte imposée par l’Inde pour développer son industrie de la défense, d’autres pensent qu’à long terme ces partenariats stratégiques pourraient bien s’avérer payants. «Nous avons une obligation de contreparties, mais la liberté de choix de nos partenaires», précise Éric Trappier, le PDG de Dassault Aviation, qui voit là, «une opportunité pour l'industrie de défense française de s'implanter en Inde avec des partenariats gagnant-gagnants». Des coopérations techniques étroites déjà initiées avec la modernisation en cours des Mirage 2000 et qui pourraient s’avérer cruciales dans le cadre de nouvelles négociations. Ce 29 octobre, le gouvernement indien vient justement d’annoncer un nouvel appel d’offre portant cette fois sur 200 avions de combat qui devront être 100% ‘Make in India’, en accord avec le plan de relance industriel promu par le gouvernement Modi depuis 2014. Même si la concurrence s’avère déjà rude, le fait d’avoir déjà établi des relations de confiance sur place pourrait être décisif.

Pragmatisme et indépendance indienne


Malgré quelques critiques, l’Inde peut se féliciter du prix de vente obtenu pour les 36 Rafale. En comparaison, l’Egypte devra s’acquitter d’une facture de 5.2 milliards d’euros et le Qatar, 6.3 milliards d’euros, pour seulement 24 avions. Dans un contexte diplomatique tendu, l’Inde a plus que jamais besoin de renforcer son armée de l’air qui estime ses besoins à 42 nouveaux escadrons de 18 appareils chacun. Sa flotte de MiG-21 et de MiG-27 est en effet vieillissante et peu fiable tandis que ses Sukhoi Su-30, Mig-29 russes ou même ses Mirage 2000, en cours de modernisation, ne sont pas suffisants pour protéger efficacement ses frontières avec la Chine et le Pakistan. Par sa polyvalence, le fleuron de l’aéronautique française est certainement l’avion de chasse le mieux adapté aux besoins du sous-continent : il est effectivement capable d’effectuer des missions de renseignement, de police aérienne, des frappes au sol, et il peut être embarqué sur un porte-avions. Si la commande a été réduite, elle reste significative et elle sera livrée beaucoup plus rapidement que si les Rafale avaient été construits en Inde. D’autant que l’Inde a su négocier des équipements et des armements de premier ordre comme la livraison du Missile air air Meteor, d’une portée de plus de 100 km, une supériorité stratégique indéniable sur ses voisins.

Le contrat s’accompagne d’un volet relatif à la maintenance qui sera probablement gérée depuis l’Inde ainsi que l’installation de nouvelles infrastructures au sol capables de recevoir le Rafale. De même, la formation des pilotes de l’armée de l’air indienne est assurée. Un petit pas supplémentaire vers une industrie de défense indienne plus autonome vis-à-vis de l’étranger. Pour l’instant il faut reconnaître que le pays n’a pas vraiment réussi à se doter d’une industrie performante : son avion de combat léger maison, le Tejas développé par l’Aeronautical Development Agency et Hindustan Aeronautics Limited (HAL) est un cuisant échec. Le premier exemplaire a été livré en 2015 à l’armée de l’air indienne pour validation opérationnelle, trente-deux ans après le lancement du projet … En cours de route, il a fallu renoncer au moteur conçu en Inde, le Kaveri qui devait propulser l’appareil, au profit d’un moteur General Electric. Aussi la politique de compensation, soit les fameux 50% offset du contrat Rafale, s’avère très intéressante pour un pays qui souhaite, à travers le ‘Make in India’ devenir une plate-forme crédible, technologiquement et économiquement parlant.

En annonçant fin octobre un nouveau marché public portant sur 200 avions de chasse, l’Inde semble donc poursuivre sa volonté de bâtir son industrie de l’armement grâce à des transferts massifs de technologie. La question est maintenant de savoir si l’Inde est vraiment prête à ces montages industriels souvent très complexes et quel pays saura se positionner rapidement sur ce nouveau contrat ...

La signature tant attendue des Rafale en Inde permet à la France de renforcer sa présence dans la région tout en démontrant l’excellence de son avion de chasse. Bien sûr, ce n’est pas ‘la commande du siècle’ d’autant que les Indiens ont su habilement négocier un prix réduit et des compensations importantes mais c’est un premier pas pour renforcer des relations de confiance et des partenariats locaux, qui dans le cadre du nouvel appel d’offre portant sur 200 avions de combat, pourraient s’avérer déterminantes.

Amélie Weigel | Journaliste – Arsha Consulting

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