Plusieurs déplacements sans précédent, une multiplication d’accords signés… l’Inde ne cache pas son intérêt pour les pays africains qui pourraient bien profiter de ce renouveau des relations diplomatiques et économiques avec le sous-continent.

En 2008, le premier Sommet Inde-Afrique (IAFS) organisé à Delhi réunissait 14 chefs d’État et de gouvernement africains ; en 2011, ils étaient 16 à se réunir à Addis-Abeba en Éthiopie. Quatre ans plus tard, en octobre 2015, pas moins de 42 des plus hauts responsables politiques africains, accompagnés de plus de 1000 délégués, diplomates et représentants de la société civile, échangeaient à Delhi sur l’avenir des relations commerciales entre l’Inde et le continent africain.

Un intérêt manifeste soutenu par des résultats exponentiels : si en 1995, les échanges commerciaux totalisaient un volume d’environ 1 million de dollars, ils atteignent désormais plus de 60 millions de dollars.

La rencontre en cours, I for Afrika”, organisée à Mumbai par la Chambre Indo-Africaine de Commerce et d’Industrie (IACCI) démontre, s’il le faut, l’actualité des échanges entre ces deux partenaires géants. De quoi nous arrêter un instant sur l’évolution des relations économiques indo-africaines et sur les nouvelles opportunités à saisir.

Des stratégies politiques et commerciales basées sur des liens anciens

Les liens entre l’Inde et l’Afrique sont effectivement très anciens. Poussés par le vent des moussons, des commerçants indiens traversaient la mer d’Oman pour échanger bijoux, pierres précieuses et épices sur les côtes d’Afrique de l’Est. Les migrations de la période coloniale ont également joué un rôle majeur dans l’établissement de liens pérennes entre les populations comme en Ouganda, en Tanzanie, au Kenya ou en Afrique du Sud où de nombreux indiens se sont établis. Pour rappel, dès le 17ème siècle des Français établis à Pondichéry recrutaient de nombreux Indiens pour travailler dans les plantations de l’île Maurice. C’est aussi en Afrique du Sud en 1893, que le jeune avocat Gandhi exerce pour la première fois sa vision d’une désobéissance civile non violente en luttant pour les droits civiques de la communauté indienne.

Si l’on constate une stagnation des relations économiques pendant plusieurs décennies, elles sont réactivées par la montée en puissance de l’économie indienne dans les années 90. Ainsi, depuis son élection en 2014, le Premier ministre indien Narendra Modi multiplie les déplacements et les initiatives pour encourager le développement de partenariats pérennes avec l’ensemble des 54 pays africains visiblement sensibles à son initiative. Aujourd’hui, l’Inde est devenu le 4ème plus gros investisseur sur le continent africain.

Ces liens économiques et humains sont renforcés par une solidarité politique née de la décolonisation et du mouvement des non-alignés. Dans cet esprit, l’Inde entend inscrire sa politique africaine dans une continuité historique et idéologique. Faut-il le préciser, elle voit également dans ses puissants alliés africains d’excellents relais à ces ambitions politiques mondiales.

L’importance des entreprises privées et du réseau humain

On connaît l’importance pour l’Inde d’accéder à de nouvelles sources de matières premières et d’hydrocarbure dont elle ne dispose pas sur son territoire. Des entreprises publiques indiennes majeures comme Indian Oil Corporation investissent dans des pays comme le Soudan, l’Angola ou encore le Nigéria où l’Inde est le premier importateur de pétrole depuis 2014. Même stratégie dans l'industrie minière avec le géant de l'acier, Arcelor Mittal, ou le groupe Vedanta, spécialiste du charbon au Maroc, en Mauritanie ou encore au Sénégal.

Dans la course aux matières premières, l’Inde fait face à de nombreux concurrents et notamment à la Chine qui a su habilement s’implanter en Afrique. Pour se démarquer de ces rivaux jugés opportunistes, l’Inde joue la carte d’un développement solidaire et d’une coopération de qualité en misant sur l’expertise locale et les vastes réseaux de sa diaspora forte d’un 1.3 millions de personnes, bien intégrées au tissu social et économique du contient.

Au-delà des aides directes apportées aux pays africains (1.2 milliards de dollars en 2015) ou des prêts subventionnés (environ 10 milliards de dollars), l’Inde valorise les échanges commerciaux par le biais de ses entreprises privées. Ce  sont elles, les véritables moteurs d’échanges économiques durables et respectueux des contextes locaux. A titre d’exemple, l’Inde est ainsi très présente dans les télécommunications (Bharati Airtel, après le rachat de Zaïn, est opérationnel dans 15 pays africains), le secteur agro-alimentaire, l’industrie pharmaceutique (Ranbaxy ou Dr Reddy’s en Afrique de l’Est ; l’Inde est le premier fournisseur de génériques en Afrique) ou encore les secteurs de l’équipement routier, des autobus (on pense évidemment à Tata) en passant par les machines-outils et les camions de transport de troupe come ceux de Ashok Leyland très présents chez les forces des Nations-Unies ;  ou bien encore les équipements de sécurité et défense dont Arsha Consulting et sa compagnie mère TBC-Monde sont devenus les spécialistes sur l’Afrique centrale.

Les projets impliquant des transferts de compétences et de technologies ou favorisant l’emploi de salariés locaux sont aussi largement encouragés. Ainsi, le groupe Tata possède une usine d’assemblage de véhicules en Zambie tandis que l’Indo-singapourien Olam International transforme les coques de noix de cajou en lubrifiant industriel dans ses usines de Côte-d’Ivoire. Dans le même esprit, le Gouvernement indien a promit 50 000 bourses d’études aux étudiants africains d’ici 2017.

« Les Indiens s’implantent localement. Ils créent des filiales et viennent s’installer. (…) Ils ont une manière de travailler, une manière de se comporter qui leur permet de s’adapter un peu partout. Ils ne sont pas rigides et leur positionnement sur les marchés est bon », résume Etienne Giros, président délégué du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), cité par un journaliste de RFI.

Évolution des partenaires et des domaines de coopération

La barrière de la langue ne semble plus être un obstacle à l’expansion du commerce indo-africain. Ainsi, l’Inde n’hésite pas à élargir ses contacts avec l’ensemble de l’Afrique notamment francophone. Très symbolique ; en amont de la tournée de Modi dans quatre pays africains (Mozambique, Afrique du Sud, Tanzanie et Kenya) du 7 au 11 juillet dernier, Hamid Ansari, le vice-président indien, s’était rendu au Maroc et en Tunisie deux mois plus tôt, en mai 2016, suivi, en juin 2016 de la rencontre du Président indien Pranab Mukherjee avec ses homologues du Ghana, de la Côte-d’Ivoire et de la Namibie.

Ces trois séries de rencontres ont permis de finaliser de nombreux contrats et de revenir sur des programmes d’entraide comme Focus Africa ou Team 9 qui facilitent la coopération, la formation et le transfert de technologies dans des domaines aussi variés que l’éducation, la santé, les infrastructures, la sécurité alimentaire ou l’informatique.

Au cours de ces rencontres, un nouveau domaine de coopération a clairement émergé : celui de la sécurité. A l’heure où l’Europe pourrait bien s’intéresser aux savoir-faire humain et technologique de l’Inde face au terrorisme, la question des moyens de lutte et de prévention a été évoquée en Tunisie et en Côte-d’Ivoire, victimes récentes de tragiques attaques. De même, en juillet, lors de la visite de Modi au Kenya, des pistes pour améliorer la sécurité maritime de la côte subsaharienne de l’Afrique de l’Est ont été largement abordées.

Ainsi, le succès de Arsha Consulting via TBC-Monde semble confirmer le potentiel de ce nouveau marché d’équipements de sécurité manufacturés en Inde et adaptés aux réalités africaines où l’entreprise a d’ailleurs inauguré son implantation Yaoundé au Cameroun en mars 2016.

Il y a fort à parier que les modes plutôt équilibrés des relations indo-africaines ont de beaux jours devant eux. En effet, si pour l’Inde, le contient africain est un allié politique de taille et un fournisseur de matières premières, il est aussi un marché économique d’un milliard de consommateurs aux réalités et aux besoins souvent comparables aux siens. Pour les pays africains, le sous-continent représente de nouvelles opportunités économiques, une diversification bienvenue de ses partenaires autant que le gage, de principe, d’un développement plus adapté et solidaire.

Amélie Weigel | Journaliste – Arsha Consulting

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