Savez-vous combien une corne de rhinocéros peut rapporter sur le marché noir ? 

Est-ce que plus de 54 000 € (60 000 $ US) le kilo – soit environ 225 000 € pour un spécimen de bonne taille – vous paraîtrait exagéré ? 

En fait, ces chiffres datent de 2012 : une corne de rhinocéros vaudrait maintenant environ 450 000 € (500 000 $ US) sur certains marchés asiatiques, par exemple au Vietnam.

Tout cela au nom d’une superstition qui fournit aux braconniers un puissant incitatif aux effets dévastateurs. Leurs activités criminelles menacent non seulement l’industrie touristique de la faune africaine, mais l’existence même de populations tout entières : trois rhinocéros meurent chaque jour, et un éléphant disparaît aux 15 minutes (une paire de défenses d’éléphant peut atteindre 112 000 €). 

Il s’ensuit une véritable guerre larvée. 

En 2014, l’association africaine des rangers estimait que la traite des animaux sauvages – une « industrie » que certains évaluent à 10 milliards de $ US – avait coûté la vie à quelque 1 000 rangers en 10 ans. 

Selon le World Wildlife Fund (WWF), en 2012 jusqu'à 12 bandes étaient actives uniquement dans le Kruger National Park, en Afrique du Sud. Plusieurs « sont équipées d’hélicoptères, de lunettes de vision nocturne et de carabines de gros calibre. » 

Ces dernières années, un certain nombre d’expériences ont testé des drones pour contrer le braconnage. Équipés de caméras infrarouges, des UAV détectent les organismes vivants à travers le feuillage, la nuit, et transfèrent des vidéos en noir et blanc à des rangers. Théoriquement, munis de données de localisation géo-spécifiques, ceux-ci peuvent intervenir en cas d’activité suspecte. 

Mais la technologie des UAV tient-elle ses promesses et permet-elle effectivement de réduire le braconnage ?

 

Quelques expériences avec des drones

  • En 2012, le WWF a reçu $ 5 millions US de Google pour acheter des drones super-légers non armés destinés à traquer les braconniers en sol africain. Les versions ultérieures devaient intégrer des données analytiques recueillies au sol et des algorithmes pour générer des analyses prévisionnelles des activités des braconniers.

Dans une expérience, Google/WWF ont déployé dans le Parc National de Chitwan, au Népal, des drones FPVRaptor à $ 2500 US pièce, d’une autonomie de 50 minutes et équipés de GPS et de caméras.

 

(Crédits photo: World Wildlife Fund) 

L’ on avait également prévu un déploiement en Afrique, mais depuis l’annonce initiale, en 2012, il est difficile de savoir si l’expérience a eu lieu ou pas. Un article mentionnait que selon le WWF, des considérations « logistiques et juridiques » ainsi que les lois d’exportation américaines pourraient être en cause.

  • Dans une autre expérience, la Lindbergh Foundation a mené un programme de drone Air Shepherd contre les braconniers en Afrique du Sud. Le partenariat, qui comprenait la Peace Parcs Foundation sud-africaine et la Ezemvelo KwaZulu-Natal Wildlife, a utilisé des drones multirotor équipés de caméras infrarouges pour surveiller les braconniers la nuit, moment où ils sont le plus actifs. 
  • En 2014, la G. Howard Buffett Foundation a fait un don de 255 million de rands (environ 15,6 millions d’euros) pour tester des technologies de lutte contre le braconnage dans le Parc National Kruger, en partenariat avec Nature Conservation Trust, les parcs nationaux sud-africains (SANParks) et un organisme sud-africain dédié au bien public.

(Crédits photo: Bernard DUPONT)
  • La Tanzanie doit déployer des drones dans le Tarangire National Parc afin de contrer des activités illicites qui ont éliminé quelque 80 000 éléphants et met en péril une industrie du tourisme qui rapporte des milliards de dollars. Le programme de six mois doit utiliser le Super Bat DA-50, qui est doté de systèmes d’observation et de navigation diurne et nocturne. Toutefois, cette initiative pourrait se heurter à l’opposition du Tanzania National Parks Authority (Tanapa), organisme responsable des 16 parcs nationaux du pays, qui souhaite maintenir une interdiction datant de 2014 en ce qui concerne l’utilisation de drones dans les parcs nationaux.

(Crédits photo: Martin UAV ) 

Les appareils utilisés dans ce genre d’expériences ont généralement 1 à 2 m d’envergure, des temps de vol de 60 à 30 minutes, une portée de 30 à 50 km dans la ligne de mire (LOS) et sont équipés de caméras ordinaires, de caméras thermiques ou d’une technologie de vision de nuit pour prendre des photos ou des vidéos haute résolution et produire des cartes 2D et 3D.

 

Quels sont les résultats ? 

Un rapport Tropical Conservation Science précise que l’on estime qu’un drone est aussi efficace que 50 rangers. À l’aide de capteurs infrarouges et de caméras haute définition, des drones permettent de repérer tant la faune que les braconniers de plus loin, la nuit. La même publication indique que « la surveillance aérienne traditionnelle de la faune peut coûter jusqu'à $ 50 000 dollars US par semaine alors qu’un drone coûte aussi peu que $ 3 000 US par semaine. » 

Le drone comme outil de dissuasion 

Un drone peut s’avérer un « moyen de dissuasion fantastique », affirme Robert Breave, de Ol Pejeta Conservancy, au Kenya. Comme l’explique Allan Crawford, de TRAFFIC, un réseau de surveillance du commerce de la faune, à la revue Fast Company, il est important que les braconniers sachent qu’on peut les observer depuis le ciel. 

Selon la Lindbergh Foundation, le braconnage a diminué quand les drones furent déployés pendant la phase de test du programme Air Shepherd. 

On peut cependant se demander combien de temps cet effet dissuasif durera si les braconniers constatent que la surveillance n'est pas suivie d’une présence sur le terrain.

 

Le drone, instrument de surveillance de la faune 

Les drones peuvent aussi servir à surveiller et recenser la faune. Aux USA, des projets consistent actuellement à évaluer des populations d’oiseaux avec des drones. Or les éléphants parcourent jusqu'à 60 kilomètres par jour, et les drones peuvent aider à couvrir des habitats de grande envergure. En Indonésie, par exemple, un programme de conservation des orangs-outans de Sumatra utilise des drones pour survoler le couvert forestier et observer les nids et de surveiller les populations, une tâche fastidieuse et difficile pour les gardes forestiers. 

À la lumière de ces expériences et d’autres, cependant, un certain nombre de préoccupations ont émergé. 

Les réserves africaines ont besoin de drones qui, entre autres :

  • sont suffisamment puissants pour transporter des dispositifs d’imagerie thermique, p.ex. 
  • sont assez robustes et suffisamment maniables pour affronter les vents forts, les terrains accidentés et autres conditions défavorables 
  • sont équipés de batteries capables de leur assurer six à huit heures d’autonomie (les drones moins coûteux n’ont une autonomie que de deux heures environ) 
  • peuvent maintenir des communications LOS pour des distances appropriées

Un drone longue portée bien équipé peut couter plus de $ 250 000 US, ce qui est plus que ce que la plupart des réserves africaines peuvent se permettre. 

(Crédits photo: James Temple)

 

Le site www.savetherhino.org évoque d’autres problèmes possibles.

  • Certains craignent que les drones de conservation ne soient utilisés à de mauvaises fins. Depuis janvier 2015, au Kenya, l’on doit donc avoir l’autorisation du ministère de la Défense pour piloter un drone ; la Namibie, de son côté, a interdit les drones dans tous ses parcs nationaux. 
  • Il faut des opérateurs qualifiés pour pleinement exploiter les capacités des drones. 
  • Comme n’importe quelle technologie, un drone est une épée à double tranchant, et l’on doit s’assurer que les braconniers ne puissent soudoyer des opérateurs pour connaître les allées et venues du gibier.

Alors, quel est le statut actuel de drones, en ce qui concerne leur efficacité réelle ? Pour comprendre cela, nous devons prendre un peu de recul – ou un peu de hauteur. 

 

Comment les technologies évoluent – un survol 

Les nouvelles technologies populaires passent généralement par trois cycles :

  1. La nouveauté et l’espoir. Lorsqu’une nouvelle technologie est introduite, elle crée souvent l’espoir qu’elle permettra enfin de résoudre (voire de dissoudre) un problème tout entier. 
  2. La désillusion. Après une phase d’engouement, certains joueurs commencent à développer un regard critique ; inévitablement, certains en viennent à la conclusion que ladite technologie « n’est qu’une mode » – une opinion qu’ils avaient souvent depuis le début, mais qu’ils n’arrivaient pas à faire entendre, dans le brouhaha consensuel. 
  3. Le réalisme. Si elle survit à l’épreuve du temps, la technologie – qui n’est plus vraiment nouvelle – entre dans sa phase de maturité, où elle est vue comme un moyen parmi d’autres, qui a sa place si elle est correctement utilisée et intégrée à l’expérience d’hier et d’aujourd'hui ; surtout, l’on n’attend plus d’elle qu’elle fasse disparaitre le problème comme par enchantement.

On pourrait dire que la technologie des UAV, en ce qui concerne son utilisation contre le braconnage, se situe présentement entre la deuxième et la troisième phase. Certains commencent à réaliser que les drones ont été vus comme une « solution miracle » à la crise du braconnage, alors que d’autres, à l’autre bout du spectre, considèrent qu’ils sont une perte de temps – « Rien ne remplace un bon chien », diront-ils. 

D’autres encore, qui sont plus persévérants (ou qui ont plus de foi – ou un intérêt particulier), décident d’allier l’ancien et le nouveau. 

Intégrer science, technologie et stratégie 

Michael J. Shaffer et Joseph A. Bishop, auteurs de l’étude parue dans Tropical Conservation Science, ont décidé de combattre les braconniers en développant des trajectoires de vol pour drones basées sur l’observation minutieuse de leurs modes de fonctionnement – comme tout bon chasseur étudie les habitudes et l’habitat de sa proie. 

Le but de leur étude était de « procéder plus efficacement qu’en patrouillant au hasard ». 

En se basant sur l’analyse des habitudes de braconnage des éléphants dans la région des parcs nationaux de Tsavo, au Kenya, Shaffer et Bishop ont trouvé des emplacements optimaux pour les postes de garde ou de surveillance. 

Ils ont utilisé un logiciel open source de pilotage automatique, ArduPilot Mega Planner pour modéliser des trajectoires de vol permettant de couvrir une zone à risque tout entière, selon les patterns de braconnage et les positions des rangers, à partir des endroits offrant le plus grand potentiel. 

Afin de déterminer la surface totale couverte, les chercheurs ont pris en compte des variables telles que la portée du drone, son altitude et sa vitesse de croisière, les temps de vol à vitesse de croisière ainsi que la largeur de champ de vision de la caméra, pour une couverture systématique et globale. 

Selon les deux chercheurs, leur technique « peut être utilisée pour ainsi dire n’importe où. »

 

Intégration, intégration, intégration 

En fait, comme pour n’importe quel outil ou technologie, la décision d’utiliser ou de ne pas utiliser des drones – et lesquels utiliser, éventuellement – devrait découler d’un processus de prise de décision stratégique standard basé sur trois principes :

  1. Une technologie de protection doit faire partie d’une stratégie de protection globale, élaborée pour surmonter des défis particuliers et atteindre des objectifs précis avec les moyens disponibles. 
  2. Le choix de la technologie devrait reposer sur son efficacité au sein du système – autrement dit, l’on doit se demander si un drone est le meilleur outil dans cette situation précise et, si oui, quel type de drone sera le mieux indiqué dans les circonstances. 
  3. Même s’ils sont « autonomes », les drones ne volent pas par eux-mêmes : ils nécessitent du soutien technique et des ressources humaines. Par conséquent, on peut affirmer que nous devons envisager non pas l’UAV mais l’UAS – Unmanned Aerial System – le système tout entier, qui comprend l’aéronef, mais aussi sa charge utile, sa station de contrôle au sol et l’équipement de soutien (matériel de lancement, postes de surveillance, logiciels, etc.).

(Crédits photo: Harvey Barrison)

 « Un drone et un chien » 

Bien que si les discussions sur l’efficacité des drones dans la guerre au braconnage se poursuivent, tout effort pour y intégrer cette technologie devrait prendre en considération un certain nombre de principes. 

Tout d’abord, l’on doit choisir le drone le mieux adapté à la mission envisagée.

 Ensuite, un drone en soi est inutile : il doit être déployé au sein d’une stratégie bien arrêtée. 

Enfin, l’on ne peut sous-estimer l’importance d’une approche intégrée, où la technologie UAV est une composante d’un système de protection complet. Outre les drones, par exemple, le WWF expérimente avec « des caméras de vision nocturne, des systèmes d’imagerie thermique et le marquage GPS des animaux. » 

Par ailleurs, nos recherches chez Arsha Consulting indiquent que les réserves ont besoin de drones de très courte, courte et moyenne portée. Or, les drones de moyenne portée (20 à 100 km) en LOS sont très rares sur le marché. C’est ce sur quoi nous travaillons. 

Comme le rappelle le professeur Tom Snitch, de l’Université de Maryland Institute for Advanced Computer Studies, il faut avoir quelqu'un sur le terrain qui utilisera les données collectées par les drones. 

Et ce quelqu'un, ajouterons-nous, doit être prêt à se mettre aux trousses des braconniers – idéalement avec un bon chien.

 

Luis Robert | Analyste – Arsha Consulting

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